Dans l'univers balisé du film d'auteur parisien, voici un film qui constitue une véritable découverte, renouvelant un genre réservé jusque-là aux atermoiements bourgeois. Je ne suis pas mort se nourrit du même terreau, mais vient pousser le film d'auteur vers le fantastique et le mystère, tantôt thriller psychologique, tantôt fable sociale, tantôt comédie de la vanité humaine. Dès le générique, qui entonne un morceau aux accents hitchcockiens, le ton est donné. Yacine est un jeune homme qui étudie à l'ENA, et vit grâce à un petit boulot de coursier. Un jour, il doit livrer un paquet à Richard, son professeur de philosophie, qui se prend d'affection pour lui, et propose de l'aider à gravir les échelons en lui faisant bénéficier de ses relations.

La relation trouble qui unit les deux hommes atteint son point limite lorsque l'on s'aperçoit qu'ils commencent à ne faire qu'un, dans la relation compliquée qu'ils ont chacun avec leur père, ou dans leur désir de reconnaissance. Mehdi ben Attia développe alors ce postulat au pied de la lettre : Richard meurt d'une rupture d'anévrisme, et se réincarne dans le corps de Yacine. Dit de manière aussi abrupte, ce twist pourrait paraître totalement absurde, mais il est amené avec une belle et étrange économie de moyens, qui permet alors de renverser les polarités. À la description d'une haute société faussement bienveillante se substitue son envers hypocrite, et à la petite vie faite de débrouille de Yacine, celle d'une ascension sociale par copinages. Et pourtant le récit continue à jongler entre ses possibles, et maintient une incertitude réjouissante quant aux intentions qu'il développe, évitant de souligner un propos qui se mêle aux enjeux d'un film de genre, pour lequel Mehdi ben Attia semble avoir tout autant de considération.

C'est ainsi, par exemple, que la question de l'identité se présente par le biais d'une confusion entre les deux personnages : on ne sait progressivement plus si c'est Yacine ou Richard qui s'exprime à travers le corps du jeune homme, dimension identitaire redoublée par la condition d'un maghrébin en France. Le film est ainsi, en filigrane, une sorte de parabole sur le racisme et les inégalités sociales, en même temps qu'il trouve un exutoire moins lourd dans le fait d'abandonner un combat inutile et perdu d'avance pour Richard : faire reconnaître aux autres sa véritable identité. Je ne suis pas mort interroge également le « rôle social » en général, à travers la cannibalisation du corps de Yacine par Richard, qui tente de séduire à nouveau sa femme en se faisant passer pour un autre. On ne sait plus alors si cette femme d'âge mûr (interprétée par Maria de Medeiros) risque de se laisser séduire pour la posture – celle d'être en couple avec un homme issu de l'immigration –, par crise identitaire – retrouver une seconde jeunesse auprès de Yacine – ou parce qu'elle pressent la maturité qui se cache à l'intérieur de Yacine. Le film, lancé vers un horizon indécidable, nous laisse intelligemment avec ses questionnements, nous renvoyant une image de la société française lucide et troublante.