Il n’a rien fallu de moins qu’un cataclysme dans sa terre d’origine pour faire revenir Raoul Peck au grand écran, lui qui l’avait plutôt abandonné depuis une dizaine d’années. Le cinéaste raconte comment il a, dès le lendemain du séisme du 12 janvier 2010, pris un avion pour Port-au-Prince « pas pour faire du cinéma, mais simplement dans un premier réflexe, pour aider », puis a dans les semaines suivantes commencé à filmer le travail de reconstruction du pays, dans sa mise en œuvre concrète mais surtout dans ses coulisses politiques. Peck a rassemblé un matériau titanesque, couvrant deux ans d’ingérences humanitaires, de secousses électorales, de constructions plus ou moins bien gérées, de paradoxes idiots : Assistance mortelle s’affirme comme un enregistrement monumental et précieux, d’une amplitude inégalée, de l’après-12 janvier à Haïti. Il y a quelque chose de l’ordre du nécessaire, une exemplarité documentaire qui cherche non pas à produire un chef d’œuvre mais à accomplir un travail de cinéma tout à fait voisin de celui qui consiste à administrer les dons d’aides ou à débarrasser les débris de bâtiments, avec toute l’application que cela impose : Peck ne recule pas devant ce travail de fourmi, prend la question à sa juste mesure et fait preuve d’une discipline qu’on ne peut que saluer.

Une fois le matériau rassemblé, la logique d’Assistance mortelle est celle de la synthèse : c’est un film de montage, très informatif, au timing resserré – une centaine de minutes pour deux ans d’investigation, c’est ce qu’on appelle de la quintessence. Peck jouit d’une rare proximité avec le pouvoir en place, qui laisse immanquablement peser quelques soupçons sur les liens partisans du cinéaste et ancien ministre (Jean-Max Bellerive et René Préval sont franchement pris dans le sens du poil), mais qui, ces réserves mises à part, vaut à Assistance mortelle de couvrir des strates politiques de l’événement qu’aucun journaliste n’aurait pu espérer effleurer : qui peut converser dans une telle franchise avec un Premier ministre ? Les témoignages recueillis abondent dans une dénonciation du désordre humanitaire : peu à peu, le discours s’élève prudemment au dessus de la seule question d’Haïti, sur des dysfonctionnements plus généraux de la mécanique des ONG, des bailleurs et des agences internationales. Le titre donne la mesure de la rancœur haïtienne relayée par Raoul Peck.

Il faut donc s’accommoder du prosaïsme abrupt d’un film qui n’a pas de temps à perdre dans des démarches orgueilleuses, pas le loisir de s’attarder, à peine celui d’esthétiser : on verra tout juste une belle séquence suspendue visitant les décombres désertes du palais présidentiel, à quelques minutes de la fin. Pour le reste, c’est une œuvre rude, tendue, condensée – nourrie par l’idée d’une sorte de nécessité que Peck ne prend pas à la légère, et qui ne produit certainement pas un film majeur, mais un film qui devait pourtant absolument exister.